jeudi 15 janvier 2015

Femme et jongleur




Femme et jongleur

(portrait de H)




1

Le jongleur. 
           
            Etranger au pays où je suis né,
            je suis voyage en quête de chez moi.
            Parfois au risque de sa subsistance,
            ce corps recherche de quoi subsister.
            Je glane l'argent pour casser la croûte
            au seuil des lotis des gens mieux nantis,
            contre menus-tours, consolations;
            j'erre droit, clown, arlequin, funambule,
            rebouteux des mots malades, soigneur,
            accoucheur des songes prisonniers.
            Dans les maquis de l'amoureuse guerre
            j'ai mis à terre bien des ennemis,
            je suis joyeux quand par moi l'on s'épanche,
            je suis joyeux quand par moi l'on s'épanche.

            Ah! homme ! il est interdit d'arriver !
            Multiples les voix qui veillent en mon corps,
            vivants , morts, autres, de sexes multiples,
            comme des condamnés dans la prison,
            comme un sucre dissous dans la liqueur.
            Os et tendons s'en vont  vers la douleur
            maintenant, et je tremble de tristesse,
            car mon désir contre moi-même tire:
            je veux le bien et c'est le mal que je fais,
            je ne sais plus ni danser ni parler,
            peu s'en faut que je désire souffrir,
            esseulé pour ne pas voir qu'on me fuit,
            esseulé pour ne pas voir qu'on me fuit.

            J'ai décidé d'aller à Jérusalem
            la ville qui ressemble à tous les hommes,
            dont il est dit que chacun y est né.



Le Choeur.
             
            A Jérusalem te voici venu

Le jongleur.

            Un jour les sens épanouis par les rues

Le Choeur.

            Un soir dessous les remparts envolés

Le jongleur.

            Nous y sommes

Le Choeur

            Comme un rêve

Le jongleur.

            Comme un rêve

Le Choeur.

            à la fenêtre

Le jongleur.

            le linge bleu

Le Choeur.

            ruelles étroites

Le jongleur.

            épices, thé fort

Le Choeur.

            Qui découvre

Le jongleur.

            Son rêveur.



2


Le Choeur.

            Dans la vallée, des chèvres bêlent et sonnent,
            entre les oliviers sur le sentier.
            Là-bas, l'air vibre de chaleur, à droite,
            sur la mer salée. Sois le bienvenu.
            Si tu veux demander quelque chose, parle,
            si je peux t'aider, je te répondrais.
            Mais peut-être préfère tu te taire.

Le jongleur.

            Tu es jérusalmite ?

Le Choeur.

            Je suis né ici et j'y vis.

Le jongleur.

            Tu as de la chance !

Le Choeur.

             Je suis Arabe. La vie est dure pour l'Arabe qui est né ici. Elle est dure aussi pour le Juif.
            Elle est encore plus dure pour l'Arabe.Ne sois pas pressé d'envier le sort des autres.


Le jongleur.

            Je suis un homme qui cherche la paix. Je gagne ma vie avec de menus tours, car je suis jongleur et funambule. Quoique maintenant je sois comme vieux et malade, voici une semaine déjà que chaque soir, rue ben-Iehouda, je donne mon spectacle. Chaque soir quand la lumière commence à ruisseler de pamplemousses et d'oranges sur les murs de la ville, je tends un fil et je danse.
            Et chaque soir, parmi la foule, j'ai remarqué une jeune fille très belle, mais maigre et nerveuse, en compagnie d'un jeune homme qui lui ressemble. Si tu le sais, dis moi qui elle est ?

Le Choeur.

             Il y à beaucoup de filles à Jérusalem. Qu' a-t-elle de particulier celle-ci?

Le jongleur.

            Ses yeux noirs et grands.
            Ses doigts chargés de bagues d'argent.
            Sa peau  sombre, comme la feuille roussie par l'automne.
            Sa taille, poisson et pain.
            Ses cheveux sont super, super extra.
            Ses mains, la montée des sèves,
            c'est trop.
            elle a une poitrine à se lierrer à elle pour la vie en liesse tu vois.

Le Choeur.

            Un vrai ! O laisse moi te contempler!

Le jongleur.

            Un vrai ?

Le Choeur.

            Un coureur de jupon, un leveur de dentelles, un vrai, un authentique !
Je te confierais pas ma soeur à garder, avant l’âge du mariage.Toutes les femmes se conforment parfaitement à ta description.

Le jongleur.

            Ma description n'est pas conforme.

Le Choeur.

            Ta maladie est conforme dessous la ceinture.

Le jongleur.

            Peut-être, mais l'amour peut guérir cette maladie. Et elle, comment s'appelle-t-elle?

Le Choeur.

            Des milliers de filles à Jérusalem, et tu me demande le nom d'une que je ne connais pas ! De plus elle est Juive et je suis Arabe: comment la connaitrai-je ?

Le jongleur.

            Comment sais tu qu'elle est Juive ?

Le Choeur.

            Une Arabe ne se promène pas chaque soir rue ben-Iehouda: elle a d'autres choses à faire !

Le jongleur.

            Tu vois ! je l'ai un peu vu sans la connaître, et tu la connais un peu sans l'avoir vu. Aide moi encore !

Le Choeur.

            Qu'est ce que j'ai à faire de vos amours, voleurs de terre ! Mais tu es fou, et ça me convient et ça convient à ma ville. Va près de la fontaine, et attends là: beaucoup de gens vont à cette fontaine: si tu es patient, peut-être obtiendra tu d'en savoir plus.

Le jongleur.

            Merci.

Le Choeur.

             De rien, monsieur. Sois le bienvenu et bonne chance.             

(Le jongleur. va s'asseoir; entre la femme )


3


La femme.

            Parfois je  viens ici. Alors
            le songe amer un peu
            que mes pensées me lâcheront
            enfin un jour peut-être
            vient. Mais rien ne vaut
            rien.
            Seulement odeurs bruits et visions,
            qui courent vers la destruction,
            entre deux gémissements,
            ils caracolent sur le chemin,
            un bref instant paradent,
            s'accouplent et disparaissent.
            Le malade est bien-portant
            la santé est une maladie.
            Mon âme a pris refuge
            dans l'en-train de pourrir,
            la beauté en-train d'injuste.
            On tient ferme là en y glissant.
            Ame ? D'où me vient cette
            chanson? J'entends. Sentir.
            Il n'y a rien, pensées,
            pensées, pensées,
            anneaux de rien
            dont le désir fait des chaînettes d'or.
            Pensées, pensées, pensées.
            Elles me minent, je le sais:
            ôm, je cherche le silence
            et la force. Entre chaque
            acte, le silence et la force.

            Même si l'on souffrait moins
            serais-tu plus heureux ?
            Mes pensées sont pas miennes.

            Paroles et actions sont mauvaises,
            elles prolifèrent contre la vie.
            Connaître est dans la solitude,
            j'aime à l'intérieur de moi.

            ôm, je cherche le silence
            et la force. Entre chaque
            acte, le silence et la force.

            mon frère, en moi ton refuge
            pour toujours, mon frère,
            contre la prolifération des choses.
            moi, mon devoir est d'être
            force pour toi, le reste n'est
            rien, je ne te manquerais pas.
            Je ne te manquerais pas !
            Mais je suis faible !

            Parfois mon corps aussi
            me semble un rêve
            mauvais ou bon selon.
            oui je crois être le rêve de
            quelqu'un ou quelque chose
            le caillé qui se forme
            dans un linge pendu
            parfumé de cumin.
            Qui me rêve aujourd'hui là ?
            Un de ceux là, un de ceux là ?
            Ah! je crois que dieu  n'est pas,
            mais il y a moi et toi et
            le désir d'être riche
            et celui d'être paix.
            Et pensées, pensées, pensées.
            Peut-être dieu aussi
            assis au bord du monde
            regarde en attendant les hommes;
            nous sommes ses pensées,
            et qui sait quoi de quoi ?
            Pensées, pensées, pensées.

            Mais si j'étais le rêve de ce jeune homme,
            alors dieu veuille qu'il ne s'éveille pas.

Le jongleur.

            La voilà, là !
            elle approche, craintive, du bassin,
            promène ici puis là son regard radouci,
            bestiau que la soif apelle vers l’eau fraiche,
            hésite mais va s'asseoir sur la pierre plus loin,
            scotchée, la frémissante, dans le pêle-mèle du tigre,
            et avance et recule et avance et recule,
            Oh !

Le Choeur.

            Qu'est ce qui t'arrive ? Lève toi ! va lui parler!

Le jongleur.

            Maintenant ? Comme ça ?

Le Choeur.

            Cette fontaine est un lieu particulier:
on dit, il parait, que c'est le vestibule du palais du Messie.
Ici le loup trinque avec l'agneau,
ici le Juif discute avec l'Arabe,
ici l'homme danse, en paix, avec la femme de sa jeunesse
et lorsque il cajole en sa jeunesse la femme des autres
personne n’y trouve sujet à gromeller, ici !
Oui, c’est un endroit, ici, particulièrement particulier,
particulier parmi les lieux particuliers:
ici, ça se passe comme ça, maintenant,
jusqu’à tout à l’heure, ailleurs,
où ça ne se passera plus du tout comme ça, hola,
ni maintenant ni comme ça mais plus tard et comme-çi,
selon les comme-çi du monde...
Qui ne veut pas, comme ça, jouir du maintenant enchanté ?
Les sages, les ivrognes, les amoureux, les puceaux, les maquereaux,les femmes fidèles, les femmes infidèles, les justes, les putains, les riches, les pauvres...ici, ils viennent, ils sont là, regarde !




La femme.

            Je l’reconnais ce mec: c'est le funambule de Ben-Iehouda.
            Il regarde de mon côté et se détourne affairé.
            audacieux sur son fil, ici si timide,
            voici le premier germe en moi d'un désir
            et le désir peut-être incertain de consentir au désir,
            et je sens l'incertain désir d'y consentir peut-être.

Le jongleur.

            Oh !

Le Choeur.

            Qu' est ce qui t'arrive ? Lève toi ! va lui parler !

Le jongleur.

            C’est sa crainte qui me rends craintif

Le Choeur.

            Qui s'intimide dessèche.

Le jongleur.

            Le désir qui m'effraye il l'effrayera, surement

Le Choeur.

            Le désir en retour apaise la frayeur

Le jongleur.

            Je veux le taire, il crie en moi

Le Choeur.

            Et la brûle comme un fagot dans le feu
            le rugissement emflamme le rugissement

Le jongleur.

            Mais il faut !
            mais je dois !
            mais je veux !
            d’où cet air là lui vient
            si c’est tristesse
            ou quoique ce soit.

            T'as du feu ?

La femme.

            Oui.
             J'ai mouillé
            mes allumettes.

Le Choeur.

            L'amour, naissant, lamente
            en s'en allant, il blesse
            aime, apprends,
            vis !

Le jongleur.

            Bon, C'est pas grave.

La femme.

            Je te reconnais.Tu es le jongleur de ben-Iehouda. Tu es français. Qu'est ce que tu viens faire ici ?

Le jongleur.

            Bah.

La femme.

            Oui, mais

Le jongleur.

            C'est un beau

La femme.

            mais la guerre gâche

Le jongleur

            pays.

La femme.

            tout. C'est très dur ici.

Le Choeur.

            il ne sait pas expliquer l’impression de légèreté
            la montgolfière dans la poitrine
            pourquoi il est heureux d'être là simplement, comme ça, maintenant
            et il ne sait plus non plus pourquoi il était malheureux

Le jongleur.

            Il y a des guerres aussi ailleurs, et c'est dur aussi ailleurs. D'autres sortes de guerres, et ces guerres là ne m'intéressent plus. Je préfère un pays où la guerre à un sens, au moins ça donne un espoir pour la paix. Là bas,la guerre, ça a le visage de l'ennui.

La femme.

             C'est très dur ici.





Le jongleur.

            Oui, mais c'est quand même un beau pays. Les gens, surtout.Je préfère la guerre à l' ennui, cette espèce d'ennui qui vient de je sais pas. La haine qui prend le visage du mépris parce qu'il n'y pas de raisons de haïr, et qu'on ne sait pas pourquoi on hait, mais on se met à avoir peur de tout, à rejeter tout, les arabes, les noirs, le soleil, les... comment on dit, tu sais, les choses avec des couleurs qui sont dans les champs?

La femme.

            Les fleurs ?

Le jongleur.

            Oui, je voulais dire: les coquelicots, c'est une sorte de fleur, c'est pas exactement la même chose, enfin comme je voulais dire.

La femme.

            Les français aiment pas les fleurs ?

Le jongleur.

            Si, si, bien sur, c'est pour ça je voulais dire coquelicot.

La femme.

            Ils aiment pas les fleurs ?

Le jongleur.

            Si, bien sur, mais comme je voulais le dire en français, ça aurait dit autre chose.


Le Choeur.

            Elle lui dit que beaucoup parlent de paix
            et ça n'empêche pas la guerre,
            et même ça rajoute parce que c'est ça les paroles.

Le jongleur.

            Tu es très mélancolique.

La femme.

            En fait j'ai un caractère gai, mais les raisons ne manquent pas d'être triste.

Le jongleur.

            Moi aussi. Mais maintenant c'est pas triste.

La femme.

            Si.

Le jongleur.

            Pourquoi ?

La femme.

            Parce que. Oh, il y a des raisons !

Le Choeur.

            Elle a honte
            elle est perplexe à propos de quelque chose
            tout et rien 
            c'est à dire un peu tout, la vie, et lui et elle là,
            alors, avec ça aussi qu'elle veux lui plaire
            elle lui dit qu'elle a honte pour son pays maintenant
            à cause de ce que l'armée fait dans les Territoires maintenant
            et elle a honte.

Le jongleur.

            Tu es belle.

La femme.

            Comme ça. Et puis ça suffit pas.

Le Choeur.

             Il lui dit quelque chose pour répondre
            mais elle voit qu'il est content tout simplement
            d'être là comme ça maintenant
            et qu'il veux surtout de volonté étonnement puissante
            lui offrir une part de son contentement

            voilà que l' homme
            fait faire à son désir un détour bien grand
            elle a rien demandé

            Soudain elle doit partir
            Il la regarde s'en aller
            Le lendemain ils se revoient et encore et
            encore 


4


La femme.

            Mon amour ressemble à un enfant dans une maison
            pleine de couloirs et d'escaliers.
            Par les larges volées de marbre
            il monte vite et parfois aussi
            il descend d' une ombre à l'autre
            quelques marches d'un colimaçon de bois.
            Et de degrés en vantails, il visite la maison
            et chaque jour s'élève vers la verrière blonde.

            Mais tu sais que rien n'est possible entre nous,
            Mais tu sais que rien n'est possible entre nous.

Le jongleur.

            Pourquoi ?

La femme.

            Je t'aime parce que tu m'a montré que tu me voulais
            mais que tu ne t'ai pas comporté comme une serpillière.
            Il faut d'abord être fort chacun pour soi
            et ensuite ensemble comme tu voudras ou veux déjà.

Le Choeur.

            Ni le bonheur ni le malheur ne se mesure
            les mots glissent par dessus
            ils ne se laissent pas dire
            d'ailleurs les mots sont comme des balles toutes pareilles
            pleines de ce qu'on veux vraiment
            comme des graines de son ou de millet
            on les jette
            pour toucher différentes parties du corps
            mais dans une langue étrangère on ne sait pas ajuster le tir
            et la réponse alors est bizarre.

( Le jongleur. va s'asseoir.)



La femme. 

            Qu'il le veuille, qu'il me prenne, et je suis sa chose, sa putain! Avec quel plaisir je me donnerais à toi !
            traîne-moi dans la boue, par les cheveux à tes pieds, et je les baiserais, et je m'y attacherais pour toujours, mon libérateur !
            Vainc-moi, lie moi, force moi, entraîne moi derrière toi, je serais ton ombre, prends moi, use moi, jette moi après usage !
            Brûle mes pensées, je te donne mon corps, ma volonté, ma vie !
            Pénètre, concquier, investi, envahi, envoûte, ensorcelle, incante moi, je serais ton territoire             occupé ! Règne, administre moi !
            Car je suis fière, et je serais une bonne jument, ton             torchon si tu préfères, je ne suis pas à dédaigner.
            Saille, assaille, oui, empli-moi de souffle, de parole, de semence, je te chaufferais.
           
            ( Elle sort )




5


Le jongleur.

            Aïe !

Le Choeur.

            Eh bien, mon ami, te voici à nouveau. Comment va tu ?

Le jongleur.

            Je languis d'attente; puissé-je ne l'avoir jamais vu !

Le Choeur.

            Il y a d'autres femmes: laisse celle-çi !

Le jongleur.

            La laisser, autant laisser ma terre: à mes yeux en elle s'est incarné  mon pays.

Le Choeur.

            Mais non pas le mien ! Il y à d'autres femmes, crois moi, et il ne convient pas de trop s'attrister à cause d'une seule. Mais dis moi, raconte ce qui t'afflige ainsi.

Le jongleur.

            Le récit est bref comme l' étincelle dans l'étoupe
            mais touffues et furieuses les histoires qu'il suscite
            comme des troupeaux de fauves
            aux crinières de varech et de potasse
            qui rugissent sur la mer.
            Elle dit qu'elle m'aime, elle le laisse voir, et elle retient avec un plaisir inlassable l'instant de nous donner satisfaction.

Le Choeur.

            Histoire originale ! je diagnostique: elle te fais marcher comme l’étincelle dans la bouse, ou elle ne sait pas ce qu'elle veux, comme un troupeau de moutons à la peau de laine qui bêlent sur le gazon.

Le jongleur.

            Ta conversation me déplaît: adieu.

Le Choeur.

            Ah l'affaire est donc sérieuse ? Qu'a-t-elle donc de particulier, celle-çi ?

Le jongleur.

            Sa taille vent dans les pins.
            Sa nuque un livre épelé sur les lèvres des enfants et les anges montent et descendent à toute berzingue.
            Ses hanches vont, vont, vont, le regard pressé les perçoit pas.
            Ses épaules jaillissent comme un caillou de Phobos.
            Ses boucles sont à-mes-yeux-plaisantes.
            Sa langue entre ses dents pétille comme du champagne.
            Ses seins des collines en pente douce vers le ventre.
            Ses seins l'arrivée du train en gare.
            Ses paupières le poisson de cuivre sous l'aile sévère de la mouette noire:
            doubles sont ses sourcils:
            courbes, légers,
            courbes, légers.
            Ses aréoles sous l'étoffe flammèchent, ainsi le cône des branchages le vers-haut-brûle clignote sous la fumée souple sur la plage.
            Ses chevilles, le pilier d'air où les ronds de fumée s'empilent.
            Ses doigts comme les paroles que crient brusquement des joueurs de cartes dans un bistrot.
            Ses poignets rapides comme un essieu, solides comme la base des spathes du palmier.

Le Choeur.

            Ne te faches pas si je te préviens:
            A Jérusalem, bien des songes prennent la forme du réel:
            Mais formes d'illusions et illusions de formes
            souvent se brisent sur les pierres
            et laissent au ventre le goût amer
            de la poussière des chemins.

Le jongleur.

            Montre-toi miséricordieux:
            Si c'est un rêve
            aidons le ensemble
            à dérouler à terme
            la pelot' de ses fantasmes
            et qu'il éveille en paix. 



6


            ( Entrent le frère et la femme )

La femme.

            Frère bien-aimé,
            viens nous asseoir sur la margelle,
            que la fraîcheur de l'eau à ton front
            monte humecter les miroirs du soleil.

Le frère.

            Bien.

La femme.

            Assis-toi là, mon frère;
            de ma main je fais une coupe
            où tu boiras. Mais que le soleil
            ne te brûlé pas. Comment te sens tu ?

Le frère.

            Comme un pharaon amoureux de sa soeur.
            Je crois que tu es moi sous les apparences d'une femme:
            Tu es comme un moi mieux aimé,
            que l'aile de la grâce, émue, aurait touchée,
            tandis qu'elle m'a oublié.

La femme.

            Il ne lui restait qu'un lot,
            qu'elle a distribué en deux;
            tu a reçu talents, bonté et beauté,
            et j'ai reçu la force.

Le frère.

            J'ai soif.

La femme.

            Voici ma paume: bois.

Le frère.

             L'eau coule entre tes doigts.

La femme.

            Tu me taquines !
            Tu trouves à redire à mes mains ?

Le frère.

            Si tu veux me donner à boire
            il faudrait qu'elles soient plus fortes.

La femme.

            A chaque gorgée, tu baise le coeur de mes paumes.
            Tu t'inclines vers ma poitrine
            et je te reçois comme un poulain nerveux.

Le frère.

            Mais je ne bois presque rien.

La femme.

            Si je pouvais te donner plus que cette eau !
            Si je pouvais te donner ma santé,
            non ces vains voeux que je maintiens partout pour toi !
            mais ah ! impartageable santé,
            lazzi vulgaire sur  l’espérance.
            Tous le bien, l’air, l’eau
            dans la forme d’eau dure du verre
            se divisent. Les membres aussi, amis sincères,
            l’un l’autres s’entretiennent.
            Nous sommes deux membres d’un seul corps.
            Pourtant, l’unique qui te manque,
            la paix en-route du corps,
            mon bien avarement celé,
            je ne puis le partager !
            La lumière, ah, du fond du miroir, sans contraire,
            de la surface limpide jaillit avec l’image.
            Tout ce qui tombe là s’enfouit, pour paraître aussitôt,
            ce qui en moi s’enfoui, clairs, les traits
            du beau visage, s’y brouille,
            venant d’un miroir taché de corrosion,
            à chaque grenat de rouille
            flamboient des flammes de phosphore.
            Si mon désir est vain, que
            je sois de ceux qui ne vivent pas,
            qui édifient dans les éboulis
            des ruines pour leur mort.

Le frère.

            Tais-toi, oublie cela aujourd'hui,
            puisque je suis là et que je vais bien.

La femme.

            Je te serais fidèle,
            tu guériras ou je ne vivrais pas.
            Le meilleur, le plus bel homme du monde,
            celui que la rumeur publique a élu,
            est malade et c'est mon frère !

Le frère.

            Ces petits enfants abondent de vie.
            Dans le bassin, crient, rient,
            moussent, éclaboussent,
            barbotent, clapotent, chahutent.
            Les grandes soeurs regardent
            alanguis, tièdes, distraits,
            fiers, nonchalants, balancent sur les hanches
            rondes, lézardes, balances, dolences, cadences.
           
            ( Le frère s’éloigne vers une" grande soeur". )

La femme.

            Mon bonheur est que tu sois heureux,
            à moi de garder les secrets.
            Va, réjouis toi, égaie toi;
            toi, fille, tu es chanceuse
            si tu offres à mon amour
            les divertissements de ton corps:
            mais ne vas pas, vaniteuse,
            croire obtenir de lui autre chose
            que les pelures les plus externes.
            Il est à moi, je suis à lui.
            Résiste ! offre lui 
            le plaisir de la conquête,
            peu de délices pour le mâle sans combats.
            Mais en vérité telles toute belles choses
            rendent hommage  à sa beauté,
            toutes femmes s’anoblissent à le servir,
            toutes femmes s’anoblissent à le servir.

            La naissance a fait de moi sa soeur,
            la complicité amoureuse presque sa mère:
            j’accouche dans la douleur des rémissions de son mal,
            et quand il s’éloigne comme un adolescent
            je suis partagée entre la fierté et l’incertitude.
           
            (Le Frère revient )

Le frère.

            J’ai saisi la belle fille par la taille,
            souple je l’ai attiré contre moi.
            Elle ploie sur mon bras, je me penche
            vers ses lèvres, fruits et mouillés.
            D’émotion tout saisi
            l’attention dans le décochement de la seconde-à-
            venir:le désir vibre, sur les fils de lumière
            milles abeilles filent entre les flaques d’ombre.
            Alors profitant de la faiblesse fervente
            semblable au flot de mercure affaibli,
            me mordent les becs de perroquets,
            condyles et trochlées de la maladie.

La femme.

            Déjà ! non, tu te trompe, c’est une faiblesse due à la chaleur.

Le Frère.

            J’ai soif !

La femme.

            Ah n’ai pas trop mal, s’il te plaît,
            ma conscience s’accuse durement.
            Oui, si les eaux d’amont sont pourries,
            les blés d’aval sont infectés.
            Tu es la tourbe qui recoit tout,
            j’ai amenée des semences étrangères.
            En moi,engloutit-toi, en moi, mon amour,
            le silence, la force, la paix,
            entre chaque acte se distillent:
            Viens, entrons dans l’amoureuse citadelle de silence,
            nul poète ne chantera ce mal
            notre bien au delà du témoignage.
            J’ai soif, aussi, d’une eau inconcevable,
            je baiserais tes lèvres, désaltérons-nous !
           
            ( Ils s’embrassent )



6


Le jongleur.

            Ils ont voulu la vie

Le Choeur.

            tel un soleil sans fin

Le jongleur.

            la crème des étoiles,
            la farine de la lune,

Le Choeur.

            Vous n’avez pas compris, hommes !

Le jongleur.

            la membrane de la goutte d’eau

Le Choeur.

            Vous n’avez pas compris, hommes !

Le jongleur

            Rien, même la lumière,
            n’est incontenu.

Le Choeur.

            Vous n’avez pas compris, hommes !

Le jongleur.

            Rien, même le jaillir,
             n’est non-formé.

Le Choeur.

            Vous n’avez pas compris, hommes !

Le jongleur.

            Maintenant, une épée s’envole.
            Ses ailes sont des couperets d’acier.

Le Choeur.

             Vous n’avez pas compris, hommes !

Le jongleur.

            Elles se lèvent, elles s’abattent,
            elles fauchent, elles multiplient leurs fauchaisons.

Le Choeur.

            Vous n’avez pas compris, hommes !

Le jongleur.

            Elle est une langue qui écrit:
            à sa pointe, des mots sans déchiffreur.

Le Choeur.

            Vous n’avez pas compris, hommes !

Le jongleur.

            Vie, amour, désir, puissance,
            frappent et tuent sans patienteurs.

Le Choeur.

            Vous n’avez pas compris, hommes !

Le jongleur.

            Maintenant, tu es livré !
            La maladie dévore ta beauté
            comme les guerres la terre du pays.

Le Choeur.

            Comme les guerres la terre du pays !

Le jongleur.

            D’un amour fort je t’ai aimé
            tu fus mon élue d’avant à après

Le Choeur.

            Comme les guerres la terre du pays !

Le jongleur.

            Une putain qui se préfère à l’amour
            qui va et vient entre deux biens
            pour n’en choisir aucun

Le Choeur.

            Comme les guerres la terre du pays !

Le jongleur.

            Que ceux qu’elle a déjà
            et qui pourrissent
            comme un sexe desséché, un sexe desséché.

Le Choeur.

            Vous n’avez pas compris, hommes !

Le jongleur.

            Profonde la conscience, secrète l’âme:
            l’emblée de la sagesse: aimer celui qui vient,
            dehors, avec renflouement d’être.

Le Choeur.

            Vous ne comprenez pas, hommes !

Le jongleur.

            Et c’est parti. Reste
            la lumière enchantée de Jérusalem,
            la lumière enchantée de Jérusalem,
            lorsque l’aube éclôt ses pétales,
            lorsque le crépuscule
            tourbillonne
            tourbillonne
            avec la
            pierre.

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