mardi 24 décembre 2013

( autre étude )

( autre étude )

Les jours d'avant l'opération chirurgicale, ma conscience en compotier
résolument, paisiblement, a reccueilli, a distillé
ses siècles de beauté
pour distiller paisiblement
la beauté noué à l'écheveau secret des sens
à l'écheveau tendre de mes sens
à l'écheveau tendre des sensations

Et lorsque pour ce qui fut clair ou amer en son temps
je me vis empli de gratitude d'eau pareille
alors fièrement je jettais à la terre: je suis pret !
sans hargne et sans rancune je peux
passer je peux
sans regretter ce que je ne vivrais pas.

Et je suis allé à l'hopital me faire opérer.
Mais je ne suis pas mort, je me suis réveillé, en riant.
ensuite ——
après la vision de la fluidité des possibles telles qu'elle s'offrit
ce jour là sur mon lit d'hopital comme une orange

j'ai aimé de nouveau à l'histoire, l'aventure des peuples
et des puissants
les cultures et les élevages, les vieilles routes caravanières,

les routes maritimes, et les récents réseaux d'échange économiques
du pétrole, des nouvelles technologies, les monnaies, les marchés boursiers.

j'ai cru voir l'origine de la forme moderne du travail
dans la traite massive de la main d'oeuvre africaine:
déplacement des populations, exploitation éhontée de la force d'autrui
pour créer des richesses d'un type nouveau, le capital au sens moderne,
tout y était: une géographie locale, un lieu où on a rien,
où tout était ajusté et manigancé pour nous identifier à des machines,
entreprise assez noble en somme que de vouloir orienter
le fouillis des forces et des enthousiasmes de l'homme sauvage
au service d'une grande oeuvre collective pour le bien du plus grand nombre
d'aujourd'hui et de demain;
toutefois la curieuse mais irréductible résistance de l'humanité en nous
narguant cet idéal, il fallu qu'on nous abbaisse plus bas que la machine.
ce fut alors l'horrible litanie des jours volés:
pincettes, pilori, coups de baton et fouettés,
et les colliers à grelot, et les jarrets coupés; ce dont la machine n'a pas besoin.
humiliations, outrages, pire encore ! les gentillesses insultantes;
aucune machine n'en n'a jamais eu besoin !
parce que nous n'étions pas des machines,
il a fallu faire de nous moins que des hommes, des sous-hommes,
et nous fûmes des créatures hybrides,

étranges mélanges de pas-encore-tout-à-fait et de presque-avenir;
et nous avons baffré du temps, du temps des récoltes,
et du temps des générations futures, les nôtres d'abord bien sûr:
nous étions presque des machines, des machines-outils,
nous engendrions d'autres machines, en éspérant pour chacun de nos enfants,
qu'il serait celui-là qui verrait se lever l'aube de la liberté,
le libre accès au butin.

Nous même, nous n'étions rien de bien exceptionnel,
( nous avions bien aussi quelques sages, quelques un de nos savants,
de nos saints, de nos historiens, mais
ces gens-là ont rarement la peau solide, ils n'ont pas fait long feu ),
nous-même, disais-je, nous avons commencé à y croire,
sans bien les comprendre, adorant les dieux étrangers des puissants étrangers,
nous avons cru en l'avenir, nous avons désiré le travail
( quoique nombreux soit comme moi, Barnabé: je n'ai jamais aimé bosser )
nous voici donc comme vous, nous avons grandi,
vous nous avez élevé, donnez-nous notre liberté,
nous n'avons plus besoin des pincettes et des fouets, des pilori, des colliers à grelots.

Puis il y a l'autre géographie: celle des grands échanges, des capitaux,
celle où s'en va not'cannasucre,
celle de par delà la mer qui accouche de bateaux qui dévorent notravail,
les hommes libres, les blancs, les forts, les puissants,
c'est toujours de là-bas qu'ils sont, qu'ils viennent nous emporter.

( les Blancs d'icitte, après quelques dizaines d'années,
y en a pas mal qui sont plus si blancs que ça:
les vrais Blancs, c'est là-bas ! )
Barnabé maintenant est vieux ce n'est plus un esclave il se souvient de l'émotion qui s'emparait de lui
chaque fois qu'il voyait à peine passé l'enfance
un des larges billets de banque il lui semblait ça a l'odeur de la mer
il lui ai arrivé de le flairer en se cachant
c'est plus fort que lui c'est plus vivant ça vient de loin, Barnabé est né ici
il a toujours été rêveur un peu et quand il se perdait dans ses pensées sa mère lui disait des choses méchantes sur la cuisine et sur les filles.

c'est à dire fondé sur une géographie délocalisée
" les africains supportent bien mieux la navigation que
les fragiles aztèques, les nègres sont costaux,
ils ont des dents blanches pas comme ces indiens avec leurs dents noiraudes,
cariées, rongées par les feuilles qu'ils sucent à longueur de temps
pour se décider à se bouger le cul un peu, pas qu'ils y parviennent d'ailleurs,
et ils ont des pénis longs, parait-il musculeux, pardonnez-moi de rentrer ainsi dans les détails,
autant de preuves de l'excellence de la race

avec leurs femmes précoces et fécondes,
tous ces signes, M. Vercors,
ce qui est un point excellent
pour assurer la reproduction de la force de travail, à supposer même une mortalité relativement
importante,
puis on s'est apercu qu'ils étaient naturellement fidèles en gros
une fois qu'ils ont pris la mesure de leur impuissance à se révolter
ils sont plutot bon enfants et sont dévoués aux blancs "

je songe à Barnabé, je me demande si

donc je suis ici dans mon pays natal comme en lointain exil
loin du lieu que j'ai tant aimé
qu'à seulement y être je ne me souciais ni d'araignée ni de fortune
passant ma vie à boire le vin du jour montant
et nul souci non plus sous la coupe blanche des soirs

après mon oprération du genou
j'ai vu mon âme jaillir et entrer dans mon corps
comme un torrent inverse
j'ai vu se rebatir les fondations de mon caractère
j'ai ri
j'ai aimé ceux là qui attendaient leur tour dans la salle d'opération
et qui craignaient la douleur et la mort
je les ai encouragé en riant
l'infirmier n'en croyait pas ses yeux

puis je me suis demandé et à présent quoi faire

je suis retourné aux mots mes chers amours d'enfance et de toujours
car je crois que le monde veut être dit
et moi je veux le dire
depuis les errants et les nomades
les exilés et les dépossédés nous tous
aphasiques manchots un peu lamies à moitié psylles

je me suis tant plongé dans les récits
qu'ils ont couvert ma parole de bruit
j'avais presque oublié l'extraordianire saveur du vide immense
je n'ai plus que faire de spiritualité ni de divinité
je suis content comme un homme est content
c'est au coeur des tresses que je parle et que je suis
j'ai l'amour des contradictions comme les fleurs ont des pétales
les contradictions sont simples à l'homme
comme le pétale à la fleur

devant moi déroulent en charriots plein de bruits et de lettres
d'obscures et cruelles luttes qui embarquèrent jadis
sur les routes de l'histoire avec un grand h
elles étaient jeunes alors suçant le sein sous les baches

elles sont vieilles aujourd'hui, méchantes comme des barbons acâriatres,
elles se croient grandioses, elles s'évaluent en tas,

selon leur nature il est vrai, d'acariens opiniatres.

je vois je m'interroge je suis un pois vert dans la gousse:
Il y eut le Vieux de la Montagne avec ses Assassins
et puis Omar Khayyam, Djallal-o-din Rumi.
Faut-il toujours contre la beauté, l'intelligence et la bonté
que se dresse le viol, la barbarie, la bètise ?
Y aurait-il là une de ces lois secrètes de l'univers
dont le code n'est pas encore percé ?
"la foudre gouverne le monde ! " disait Héralite l'Obscur.
et c'est si clair !

parfois au comptoirs des cafés de paris
on entend les jappements aigres des intègres effrayés par leur propre existence:
ceux là, quand je les entend, m'inspirent horreur et pitié

-J'ai beaucoup aimé les femmes, les parfums et la prière,
Ali, que cela soit su et compris
cela sera su et compris, oh Muhamad, mais vois si il y a encore autre chose
que tu voudrais ajouter
j'ai beaucoup aimé les femmes, les parfums et la prière, puis il se tut,
le vieux prophète,
et pour cette parole je sais que je l'aurais aimé,
mais pas ses suivants,
pas ses sectataires,
pas les bourreaux de son esprit
pas les adorateurs de la lettre et du livre

pas les ignorants aggressifs
pas les révisionistes de l'histoire
pas les négateurs du mouvement
pas les contempteurs des femmes,
pas les blasphèmateurs de l'invention humaine
pas les assassins au mains pures
tous ceux là qui vont le visage haut et leur coeur est abimé dans la terreur
et leur esprit est le propre venin qui les ronge,
ceux là qui se croient vifs et pensants
mais qui jamais n'ont désiré se voir
c'est d'eux dont il est est dit qu'ils sont des sépulcres blanchis
entendre: tu es une momie vivante !
emailloté dans les paroles des autres
et tu pourris dessous les bandelettes sans rien savoir
du vent si beau comme la bise si froide







       

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