mardi 24 décembre 2013

4 ( travail )

Vision à Jérusalem

Maintenant, je survis. Non, ce n'est  pas ça:
maintenant, je suis cette survie. Non: maintenant,
je suis un homme qui survit. L'homme qui survit.
J'oublie de le dire. De le penser. Maintenant,
le temps est suspendu ne suspend pas son vol,
de la fin du mois au début de la semaine.
Coûte tant et tant le temps. Bras plongés
dans l'évier, jusqu'à sous les coudes:
tant et tant pour le mois, la moitié du mois,
la moitié du cube où le quart du temps qui reste
je dors, inépuisé. Ou regarde danser la lumière
depuis ce balcon de cette maison.
Dans le rayon où un colibri bleu se pose
chaque matin juste en face de moi,
nous avons rendez-vous, l'oiseau et moi,
quelques minutes chaque jour de cette sorte exacte.
La même durée.
Puis il s'en va et je l'oublie.
Puis il s'en va.

Saint ! saint ! saint ! est ton sommeil,
homme, créature, ami, ennemi,
dans la ville de Jérusalem !
Dors ! à restaurer ton patrimoine peaucier
au  long d'un sommeil gros zèbré de rêves
ratés: rêve ! rêve flou — Non: colloïdal:
des gouttes graisseuses de rêve
dans un sérum de vérité —

De fruit en fruit, d'un autre temps,
tu aurais marché, fier, de larges pavés aux tentures relevées,
et sous les cieux étoilés portant forte la nuque,
jusqu'aux soleils aux éclats siggilaires,
dans la capitale d'un pays inconnu, ami ennemi,
dans des  places gorgieuses, à lages enjambées,
mordant à pleine bouche des fruits rouges, jaunes, oranges,
le regard plein de mépris,
toute une après-midi -  toute une semaine !

Je travaille — je paye mon loyer, mes repas
pour travailler, je dors pour reposer ma peau
mes muscles mes forces pour travailler et
les Etats-Unis sont mes alliés.

Le septième jour, dieu s'est reposé de tout le travail qu'il accomplit en le faisant.
Et dieu bénit le septième jour, car là il s'était reposé de tout le travail qu'il avait accompli en le faisant.

Si les mots pouvaient porter témoignage
de ce qu'ils ont oublié,
je peux bien dire que je sais ce que c'est
que d'avoir oublié que mon septième jour
ne dure exactement que le temps de dormir
du sommeil accablé et physique,
dont on se réveille pour aller travailler exactement
de quoi gagner une semaine jusqu'au prochain sommeil.
Jusqu'au prochain réveil pour aller travailler.

L'oiseau bleu, minuscule, chaque matin,
vibrait dans la lumière à moins de deux paumes du regard.
Puis s'en allait. Et j'allais travailler.
Et j'avais oublié. Comptais l'argent du temps.
Non: l'argent de la semaine. Tout
triste et normal.

Si ce n'était que la peau a engrangé je ne sais quels désirs
de récoltes anciennes en prévision de siècles de disette
je passerais sans gémir et sans plainte du désespoir à l'ennui,
de l'ennui à la crainte, de la crainte à la résignation,
de la résignation à la rancoeur et la bêtise.
Les tracas déjà dans ce sac d'os ont remplacé la rêverie.

L'oiseau s'en allait et moi je restais.
Et c'est la paix: les canons, comme ils disent,
ne parlent pas. Inutile
d'en faire état.
La paix ! Rien
n'effraye l'oiseau
ni moi.

Nul ici ne sait. Non:
personne ici ne sait ce que l'esprit
sait. Non, et non. Recommence. Continue.
Je ne sais pas.
Qui de l'oiseau ou de moi vaut le plus ?
Aurais-je aussi fait le compte de ceci ?

(...)

Vertical, haut, sans comparable, gerbe des
jets de pollens, l'esprit de l'homme
en sa narine ! Mais inaudible,
l'experience du temps
dans les portées de l'homme. Et rien
dans le travail qui gâve -
le foie des oiseaux blancs
qu'ils engraissent pour le goûter.
Ah j'avais oublié. Car en cela aussi
le dire de l'existence echappe à notre portée.

Quel travail !  oui, payé juste assez pour continuer à le faire,
me desespère jusqu'au fond des tripes.
non: du simple fait qu'il soit payé.
Effaçe l'espoir. L'estompe.
Un peu. Je suis cela. Je suis l'homme qui survit.

La pauvreté nous maintenant au-dessus de la misère,
la révolte d'ailleurs n'est guère envisageable:
Si nous avions gagné un salaire plus élevé,
nous en aurions profité aussitot,  juifs, arabes,
pour chercher un job moins pénible, plus intéréssant,
nous laisant plus de temps libre pour ce que la vie
dispose pour nous par dehors.

De chaque demi-journée rescapée mes collègues palestiniens
profitaient pour bâtir de leurs mains leur maison
pour y loger leur épousée
et sa famille: j'enviais de tout coeur cette brêche vers demain:
je n'aurais pas, moi, les moyens de bâtir quoique ce soit.

Je ne douterais pas que nous soyons ennemis mais
je reconnais leur version de l'idéal commun:
un toit, une famille heureuse, et le temps pour en jouir.

Ce n'est pas leur richesse que nous jalousons aux riches:
mais seulement, ah ! ne pas être une valeur d'échange !
Un jour il faudra que l'humanité réprouve le salariat
comme elle a réprouvé l'esclavage.
Nos vies, sachez-le, ont trop de conditions.
Je supporte les miennes
comme une maladie incurable
qu'on guérira demain d'une pillule.
En attendant, entre la misère et le jour de la paye,
spécialiste des apnées,
je surnage dans les eaux de la pauvreté.

(...)

— la première fois, arrivé au Mur -
j'ai su: une ville sainte, c'est une ville
où l'absence de Dieu se fait sensiblement sentir.
Quels chants pour les hommes dans la ville
où Dieu plus qu'ailleurs est absent ! quelle
latitude de vos pas !
Et voilà que vous vous vendez !

Mais si la guerre est au fondement de la réalité sociale,
pourquoi ne pas opter pour une guerre plus féconde que celle-ci ?
Pourquoi ne pas déclarer la guerre au salariat,
en attendant qu'un jour elle le soit au travail ?
La guerre ici n'en n'est qu'à se chercher ses causes.
Identité, religion, terre... Tu parles ! C'est bon pour la télé,
pour les mollah, et pour les humiliés.
J'aurais bien osé, moi,  déclarer la guerre au travail,
— mais je suis fatigué... demain, je me lève tôt.
C'était un rêve fade: je rate mes rêves.
Encore un petit peu, et je n'aurais plus de mal.
J'irais cracher sur l'oiseau
bleu. Demain.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire