lundi 25 novembre 2013

Le rêve du vieux







1
  Acteur - Quelle sorte de fête est-ce ?
Actrice -Le vieux nous invite.
je suis personellement d'avis que les secrets du vieux doivent beaucoup à l'art de suggerer qu'il a des choses à cacher.
Mais quel trésor il a n'est ce pas, celui qui se sacre maitre des secrets !
Et pour nous quelles délices, d'évoluer dans un univers de mystères et de secrets dont on feint de croire qu'ils existent au point de les faire exister !
et d'ailleurs ils existent, les secrets.
Ce n'est pas une fête, pas à proprement parler.
C'est une cérémonie, la cérémonie du rite contemporain ! l'assomption de l'incapacité à suivre quelque rite que ce soit!
la ritualisation de l'impuissance ! l'intronisation de l'invouloir, de l'incapacité !
( au sens juridique, bien entendu )
C'est pourquoi le vieux est si bienfaisant.
pas de sens, pas d'angoisse, quel bonheur !
Le vieux a une jambe de bois !
Tout est en bois vraiment chez lui, tout, vraiment, tout, tout !
Il habite un appartement de bois, des cadres en bois sans image, des coffres en bois, la langue de bois, des couverts de bois !
Il est le père d'une généalogie qui échappe à toute tentative numérique ou nominale.
Et que de coffres clots il a!
Acteur - Oh mais qui suis je alors moi pour aller là
que suis je ?
 
 
2.
 
 
(L'appartement du vieux. Un homme très ordinaire en effet, un peu guindé et charmant avec une petite barbiche. Il se déplace avec vélocité. Les invitées dans la pénombre, sur des coussins bas; Acteur se livre à une ostensible partie de cache-cache: sous la table, derrière un coffre, à nouveau sous la table; de temps en temps, le vieux le scrute...)
Vieux - Le temps passe... Comment ? Hein ? Il ne faudrait pas en inferer que conséquement à la mesure observée...C'est qu'il ne passe pas partout de la meme façon...On vieillit par morceaux... un peu là ... un peu moins là... Comment ? Hein ? Vous permettez ? ( il caresse un cadre de tableau ) J'aime très particulièrement ce cadre...
- et un souvenir soudain bulle-craque sous le pariétal, et diffuse: une forêt de pins, une promenade en compagnie d'une épaule hochetante contre la sienne (elle a 20 ans, 20 ans pour toujours, avec l'aide de ) l'épaule d'une femme, elle et l'odeur des cheveux,
elle, elle, elle... et soudain à droite un globe quasi-parfait de mousse sur la souche, et deux arbres vou -
Acteurs - vou vou
Vieux - tés et soudain - l'air cristallisé, des dominos de prismes sur sa robe, blanche et bleue (elle est blanche et bleue pour toujours, quoique le blanc soit devenu si blanc qu'il flammèche du bleuissant)
Acteurs - vou vou
Vieux - car ce cadre a justement la même couleur que ... et
Acteurs - viou vou
Vieux - vou vou le vent ventait, 20 ans se dilatent dans cette cage thoracique jusqu'au Grand Mur sombre derrière les dodécaèdres stellaires
Acteurs - vou vou
Vieux - sur cette image la confiance est sel d'argent, oxyde, pigment. Un tel souffle de puissance, une fois levé, ça vous secoue un hémisphère, ça roule, déboule sans fausse honte à l'antipode, ça malaxe le second hémisphère comme pied d'un verre à cognac entre le pouce et l'index (pince policidigitale), ça revient ( par raidillons et avenues), ne cesse ses tours, terrifie et fertilise les iles vertes ! (20 ans, 20 ans pour toujours!)
une Femme - Viou vou vous avez des enfants, cher monsieur ?
Vieux - Hein ? Je dois, selon la loi entéléchique de l'engendrement de l'Histoire ... heu...attendez... une cinquantaine, une, ou une à petit peu près la centaine d'enfants.Comment ? Hein ?
Femme - (fièrement) Et bien moi, j'en ai un ... et un !
Actrice - Sortons maintenant. Nous allons alligner des tables dehors, entre la plage et les jardins, et , nous mangerons dans de beaus habits. Et nous serons toute la jeunesse, l'avenir, la désinvolture et l'ennui du monde.
 
 
 
3.
 
 
Acteur - Quelle belle mer et quel ennui délicieux
Acteur - Tchin !
Acteur - Tchin !
Acteur - Nous avons des délices comme le temps devant nous, ma bien-aimée. Ton menton est une petite chaloupe et tes lèvres comme deux fruits rouges. L'anneau d'or à ton oreille brille. Et nous brillons aussi de joie comme si nous étions dans un rève.
(Un Arabe, bien peu glabre, assez sommairement vètu,assez maigre vient en allant de biais; en lègère hauteur, peut-être allant sur le parapet de la plage, et eux seraient attablés; il va très vite, à la fois saoul et stable; il leur tient, à eux et d'une façon générale, un discours dans une langue invraissemblable, incompréhensible; du charabia, du baragouin; il semble en colère, ou bien demander ou exiger qulque chose, et il n'appartient vraiment pas au même monde, il est comme l'irruption du monde en quleque sorte; et puis il s'en va, et Acteur regarde autour de lui et il s'aperçoit que personne ne semble avoir voulu prêter attention à l'incident, ainsi fait-on des choses incongrues.Il se lève )
Acteur - j'y vais ! attends moi !
Actrice - l'attente de l'aimé, doux bien aimé, fût-elle éternité n'est qu'un battement de cil pour le coeur plein de félicité. Va, chevalier !
 
 
 
4
 
 
Acteur - Pourquoi es tu partie ?
Actrice - C'est toi qui es parti.
Acteur - Tu m'avais dit...
Actrice - Pourquoi es tu parti ?
Acteur - Cinq minutes !
Actrice - Mais c'est si long, si long, cinq minutes !
Au début, on attend plein de fièrté et de joie - et une minute passe; puis l'orgueil d'avoir promis s'épuise pendant la seconde minute; la troisième minute est celle de la patience et de la fidèlité, puis vient la quatrième, celle des débats intérieurs, des examens, des pours et des contres; la cinquième est celle de l'épuisement, de la lassitude, de l'ennui: une nouvelle attention vient, et l'on se lève et on la suit, sans avoir trahit, simplement parce que l'on vit.



2 commentaires:

  1. c'est un peu étrange comme pièce, un peu comme une parabole très concentrée, à la fois raccourcie et superposée. Je dis des lectures que je fais, ça ne croise pas forcément ce que tu as écrit :
    le vieux maître des secrets, dont on se moque mais se cache, ce pourrait être à la fois celui de l'histoire et du temps, un temps figé par la fidélité de la mémoire et la littérature, père qui ne connaît pas ses enfants, temps qui s'oppose au temps vivant et aux amours éphémères de la jeunesse. Et ça me fait penser encore à Narcisse et Goldmund de Hermann Hesse, enfin au personnage de Narcisse à la jeunesse volage, qui revient vieux au monastère mourir auprès d'une vierge de bois qui sera, avec son ami Goldmund, sa seule fidélité. Mais c'est une vision un peu binaire dans le temps, dualiste dans la matière.

    et sinon, j'ai fini Sur Anna Akhmatova. C'est vraiment formidable. La poésie de qui n'en a jamais écrit mais l'a si bien comprise. Juste la fin de la postface de l'éditeur russe m'a mise un peu en colère, comme s'il voulait lui dénier ce qu'elle est. Evidemment, je n'ai pas lu les tomes 2 et 3 de Contre tout espoir, mais lui, on dirait presque qu'il n'a pas lu celui qu'il édite !

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  2. J'ai peut-être lu Narcisse et Goldmund, peut-être pas... Non, d'après ce que tu en dis.
    Oui, le sur Anna Akhmatova est une merveille !
    De mon côté, je lis le Pouce du Panda, de Gould... Oui, oui, c'est vrai, c'est très bien ! Très suggestif, ça ouvre pas mal de directions...
    Dans la petite pièce dessus, je ne sais pas qui est le Vieux. Il se superpose pour moi à plusieurs personnes que j'ai connu, essentiellement mon grand-père ( qui était amputé d'une jambe à la fin de sa vie ), et un vieux prêtre catholique dont j'ai été très proche, le père Thomas Philippe, fondateur de l'Arche, à Trosly-Breuil.
    Bonne soirée, Isah.

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