dimanche 3 novembre 2013

Dans la chambre, j'ai regardé partout.




(...)


Dans la chambre, j'ai regardé partout.
Partout, impossible mais disons comme si tout comme. Ce n'est pas là.
     Dans la cuisine ! Dans le tiroir ? Le tt' qui se déboite! ou le qui coince qui y'a pas de couverts anndans. C'est là que je l'ai vu ? Certainement. Sous les cahiers, avec le tournevis, je crois. Curieux, ces réminiscences. Chercher un souvenir... dans un tiroir.

( D'une perception vague nous créâmes des souvenirs
et nous en fûmes, en fugues
sur les fugaces reflets, frais flots
où serpentent opales et saphirs,
suivant le chenal du soleil onctueux
Sur l'autre rive des mers,
Le chercher dans une réalité.
Et nous imposâmes aux indigènes
cuillères fourchettes ronds de serviette.
Eurent-ils le temps de remarquer que
Sous la forme de ces êtres embarrassés que nous étions
- Nos armures étaient des carapaces -
C'était leur mort qui leur venait,
Quand nous débarquâmes des bateaux aux larges ventres ?
Je ne sais pas.
Mais à cette heure tardive où tant de bonnes consciences
- qui sont en vérité les plus promptes à faire main-basse
sur les trésors que nous avons extirpés des terres
au prix de nos vies - réclament de nous
que nous leur livrassions les colonnes comptables en partie
double
de nos gains et de nos crimes, de nos vertus et de nos
pertes,
je ne me sens coupable de rien.
Nous avons eu la vie, et la mort souvent, quelqu'elle fut,
je leur laisse volontiers le plaisir des comptes équilibrés.
A chacun ses armes, à chacun son temps.
Seulement quand certain de ces gandins en dentelles
prétendent que c'est par l'amour de la vérité
qu'ils agissent maintenant contre pour nous,
je regrette qu'aient faiblis les muscles de mes bras,
car j'irais volontiers demander des comptes à ces
messieurs
selon la façon qui était la nôtre de compter et
d'où ils tirent toutes leurs richesses.
Mais puisque l'age est venu, je me contente
de penser que nos descendants auront pour eux
à se servir d'armes bien différentes des nôtres...
Je dis qu'il en a été finalement de nous comme de tous:
Les circonstances ne nous enserrèrent
Jamais d'avantage que lorsque nous nous crûmes libres.
Le seul regret que j'ai de toute cette histoire,
et je crois qu'il s'agit bien d'un péché:
c'est que ce ne fut pas pour une Hélène
que, tous autant que nous sommes,
nous nous engageâmes dans cette aventure —
Pour eux non plus la première mort ne fut pas la dernière )

Quel trait fugitif lui en reste-t-il ? Du moment où il est mort.
Il n'a pas fait attention, pas noté, ça lui a échappé !
Distrait. Quelle raison aurait-il de se souvenir, d'inventer
le souvenir de sa mort... Supposons que cela arrive par une
conjonctions de circonstances...
S'il a oublié qu'il est mort, est-ce qu'un mort est vivant ?
Non, c'est plus que ça. Il a oublié autant que moi qu'il est mort. Il ne croirait pas plus qu'il est mort que moi je ne croirait quelqu'un qui me dirait que je suis mort.
Qui peut savoir ce qui suscite le fait d'être vivant ? Au fond ?
Après tout, s'il croit suffisamment qu'il est vivant pour être vivant effectivement, je n'ai pas d'objection à ça.

Sauf qu'il est mort ! Le hic. Il est mort. Ensuite, nous l'avons enterré.
De personne on ne peut dire: il était mort.
Si nous pouvions tous oublier parfaitement le fait qu'il était mort, que nous l'avons enterré, qu'il était malade —
On ne peut pas. Mais si tous... On ne peut pas. Et même si on pouvait... on ne peut pas. Il est mort.
Alors comment se fait-il qu'il soit là, en bas, que je sois là à chercher une lampe pour bricoler avec lui la chaudière ?
La chaudière ? Cette chaudière là !
Ce n'est pas possible, raison pour raison, illusion pour illusion.
Alors quoi ? Est-ce qu'il va falloir que je rappelle à mon père qu'il était.. qu'il est mort, je veux dire ?
Moi, son fils, j'irais voir mon père, je lui dirais: au fait, papa ! tu es mort !
Bonne blague, délits des cieux.
J'arrive, j'arrive !
Mort ou pas mort lui ou moi hallucination ou pas, qu'est ce que ça fait, après tout ?

J'avais enfin trouvé la lampe, un boîtier vert. Je l'essayais: elle émit une lumière faiblarde. Elle ne tiendrait pas longtemps. Mais enfin, ce serait mieux que rien. Je retournais à la cave.

Eh bien t'en as mis du temps ! que je dis.
Elle marche pas très bien, qu'il dit. Le filial
visage pris le rond: un enfant qui veut:
la lune ou faire bien !

Tant que ça marche un peu ! je dis. Il était d'accord.
Eclaire-moi, dit-je. Il fit de son mieux. Dans l'espace restreint du réduit où se trouvait la chaudière, ce n'était pas facile. Mon dos faisait obstacle. Il pouvait difficilement glisser le faisceau lumineux sur le côté. La lumière faiblissait de seconde en seconde.
Il n'arrivait pas à voir ce que je faisait exactement: il entendait taper sur du métal, tourner des écrous, mais le sens général lui échappait. Il ne demandait pas d'explications. C'est mieux comme ça. Il aurait pu. Il se contentait de tenir la lampe par dessus mon épaule du mieux qu'il pouvait, jusqu'à ce qu'elle s'éteigne.

Puis, sur deux tabourets, père et fils, lui et moi nous nous sommes assis, dans la pénombre, tous près l'un de l'autre. Plus près que de la chaudière en tout cas, puisqu'elle se trouvait à un mètre ou deux approximativement de nous. Des vieux fils d'araignée poussiéreux l'entouraient.
Je lui paru très pâle. Mais ce n'était que l'effet de la faible lumière de l'ampoule unique de la cave. Mes yeux brillaient, vaguement fiévreux, ou peut-être était-ce d'excitation ou de joie. Rares avaient été les occasions de se trouver de cette manière ensemble, isolés sur une île, en quelque sorte, lui et moi, entre père et fils.
Tel un grand navire, la nuit, à l'approche lentement du quai d'un port dormeux, la maison plongeait dans le silence.
A peine un bruissement, de temps en temps en haut, comme un chat qui poursuivrait une souris, avant de disparaître dans le noir.

Nos yeux s'habituaient peu à peu à la pénombre.
Nous étions chacun assis sur notre tabouret, les talons étrangement fichés sur la barre qui maintenaient les pieds, penchés en avant, les avant-bras sur les cuisses.
Curieusement, nous ne songions pas à remonter, ni même à changer de position pour la rendre plus commode. Nous étions penché l'un vers l'autre, peu à peu presque à se toucher du front.

- On avait peur de descendre dans cette cave quand on était petit. C'était un peu interdit aussi. Pépé ne voulait pas... dit-il.
- Il ne voulait pas ? murmurais-je vivement.
Il cherchait ses mots.
- ... qu'on descende à la cave.
Il opina de la tête gravement. Ses yeux brillaient de plus en plus, mais il ne bougeait pas, penché en avant.
- On avait pas tellement le droit de s'asseoir sur ce tabouret non plus. Il trouvait qu'il n'était pas assez stable...
- Oui, souffla-t-il avec joie.



(...)[ extrait des "Thèses Inconnues" ]

2 commentaires:

  1. celui-là aussi je l'aime bien, pour la narration un peu plus appuyée et pourtant chantée un peu quand même. Au début, ça surprend un peu la digression sur les conquistadors du tiroir, où je suppose que tu cherches la lampe de poche et peut-être quelques notes sur le fonctionnement de la chaudière, on ne sait jamais ...
    enfin, je me reconstruis une histoire, j'aime bien quand ça raconte des histoires, et c'est touchant, mais un peu encombrant pour toi peut-être, le fantôme du père assis sur le même tabouret que toi. J'aime bien aussi la joie des souvenirs de la fin.

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  2. merci. C'est un tout petit passage d'un long texte.

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