mercredi 6 novembre 2013

3 mots à propos de François Villon, poète.

François Villon




En l'an de mon trentiesme aage,
Que toutes mes hontes j'euz beues,
Ne du tout fol, ne du tout saige
Nonobstant maintes peines eues,
Lesquelles j'ay toutes receues
Soubz la main Thibault d'Aucigny ...
S'esvesque il est, signant les rues,
Qu'il soit le mien je le regny.
 

 Mon seigneur n'est ne mon evesque,
Soubz luy ne tiens, s'il n'est en friche ;
Foy ne luy doy n'ommaige avecque,
Je ne suis son serf ne sa biche.
Peu m'a d'une petite miche
Et de froide eaue tout ung esté ;
Large ou estroit, moult me fut chiche :
Tel luy soit Dieu qu'il m'a esté !

 Et s'aucun me vouloit reprendre
Et dire que je le mauldiz,
Non faiz, se bien me scet comprendre ;
En riens de luy je ne mesdiz.
Vecy tout le mal que j'en dis :
S'il m'a esté misericors,
Jhesus, le roy de paradis,
Tel luy soit a l'ame et au corps.

 Et s'esté m'a dur ne cruel,
Trop plus que cy je ne raconte,
Je veul que le Dieu eternel
Luy soit dont semblable a ce compte.
Et l'Eglise nous dit et compte
Que prions pour noz annemys ;
Je vous diray j'ay tort et honte,
Quoi qu'il m'aist fait, a Dieu remys.

 Sy prieray pour luy de bon cueur,
Pour l'ame du bon feu Cotart ;
Mais quoy ! ce sera donc par cueur,
Car de lire je suis fetart.
Priere en feray de picart;
S'il ne le scet, voise l'apprendre,
S'il m'en croit, ains qu'il soit plus tart,
A Douay ou a L'Ysle en Flandre !



[ Il dit, seulement.  Ainsi fait acte de confiance envers la parole pour porter son Salut. C'est une confession, de la part de qui n'a aucune oreille pour l'entendre. Et parce qu'il dit seulement, il fonde une parole autre que tout agencement "esthétique". Le rythme, la rime - sont au service de ce qu'il dit, comme, chez Homère, les répétitions servent à la mémoire, pour faire entendre ce qu'il dit - et non pour l'enjoliver, ou le camoufler. Cette poésie est une vengeance - mais une vengeance qui ne se tient pas sur le même plan que ce contre quoi elle se venge: car il sait bien que ces plans là - économiques, religieux - il a perdu - et sans doute avait-il perdu d'avance: que peut un petit étudiant en face du Pouvoir dès lors qu'il sort des chemins prévus ? Rien et donc la poésie d'un coup se hisse au plan de la révolte, de la voix qui crie dans le désert.
Dante aussi avait choisi le langage le plus "banal" - le plus "vulgaire". Puisque le langage des Puissants a failli - il ne reste que celui-ci - peut-être -  celui de la plêbe, le langage méprisé, rejeté.
La langue poétique est d'abord réception, acceuil, recceuil, le prisme tendu à la lumière, la nuit, leurs mélasses, avant d'être bouche c'est une oreille - une oreille prête à parler. Mais comme la lumière ne révèle ses composants colorés qu'à travers le prisme - la "confession" du poète n'est connue de personne - et pas plus de lui-même - avant d'être dite - et ainsi de composer le poème. Villon invente ici cette immédiateté de l'acte créatif poétique - ce qui confère à son poème cet extraordinaire vivacité, la merveilleuse collusion du plus léger au plus tragique, une permanente combustion spontanée, comme si on ne cessait de faire sortir hors de sa veine sousterraine un morceau de houille et qu'à chaque seconde des facettes miroitent comme d'un pierre précieuse ou d'une goutte de rosée, réinventant la perception du charbon à chaque moment. Or ceci n'est pas un "effet obtenu" - ce n'est pas un truc, au contraire: c'est le mouvement même du poème qui s'invente au fur et à mesure qu'il l'écrit - que surgissent les associations et les idées, les remors et les espoirs indéracinables de Villon.
Il n'y a pas, à l'horizon de cette poèsie un "Idéal" qui lui confèrerait sa perspective. Je le répète:  au contraire, il ne fait que dire, et il ne fait que cela. Et justement en cela, c'est le langage lui-même, dans toute sa vastitude, qui se révèle également "idéal", empyrée, royaume des Muses... Pas d'au-delà - mais cet espace qui est de la parole grandit, et ses bornes reculent au fur et à mesure que le poème progresse... ]







3 commentaires:

  1. Alors oui, la parole simplement continue - dessine, danse et continue. Et je viens de tomber sur un très bel exemple, très excitant ! dans le premier "commentaire" - de cres, ici.

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  2. c'est drôlement bien, le choix de ton extrait et ce que tu en dis, le miroitement sur les facettes du plus léger au plus tragique, et l'oreille prête à parler

    recueil et accueil, tu inverses toujours l'e et l'u, c'est pas grave, un signe distinctif ;-)

    je suis allée voir là :
    http://books.google.fr/books?id=Gve7ZYQA70AC&lpg=PA257&ots=hw790yx8XI&dq=pri%C3%A8re%20de%20picard%20villon&hl=fr&pg=PA257#v=onepage&q=pri%C3%A8re%20de%20picard%20villon&f=false

    ce que c'était qu'une prière de picart, la superposition des hypothèses est très amusante

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  3. Ah oui, c'est très bien !
    je recopie, partiellement:

    à propos de la strophe 5:

    L'expression "par coeur" veut dire aujourd'hui "de mémoire". Mais ... Foulet discerne une autre nuance: " dire quelque chose par coeur, à la lumière de ces exemples [ d'ancien et moyen français ], c'est dire quelque chose qui vient entiièrement de vous, c'est laisser parler votre fantaisie ou votre imagination - et pas du tout votre mémoire. Villon, trop paresseux pour tourner les pages d'un livre, inventera une prière au gré de sa fantaisie. Et ce sera une prière "de Picart", c'est à dire probablement une prière intérieure, qu'on n'entendra pas (... ).

    la phrase "prière de Picart" est complexe:
    1) on explique généralement que la secte hérétique des Picarts ne priait que mentalement, par des prières silencieuses. Une prière de Picart est donc la prière qu'on veut, secrète et suspecte.
    2) F Genin reprend une tradition populaire en soutenant qu'une prière de Picart est celle "d'homme qui garde rancune, comme on dit que c'est le caractère des Picarts, et même l'origine de leur nom".
    3 ) Le "picart" est l'un des noms de l'amoureux viril. Nous verrons plus lon comment cette prière serait donc piquante, adressée à un éveque.
    4) Une prière de picart serait aussi une prière en dialecte picart. Dans ce vers, littéralement, Villon envoie l'Eveque, pour l'apprendre, en Picardie. Et" envoyer quelqu'un en Picardie" semble avoir été une locution équivoque semblable à celle, mieux connue, d'"envoyer quelqu'un à Mortaigne", frapper à mort. ... Son sens serait " qu'on le fasse piquer, empaler". (...) cf Rabelais, où l'on ne donne, il est vrai qu'un exemple italien du 16°ème siècle; mais à sa lumièr, nons vers deviennent clairs. ( Le jeu en italien ne serait-il pas plutot sur le mot impiccare, faire pendre ? ... ) Villon bande son arc avec la phrase "prière de Picart"; il accroit la tension en demandant à l'Evèque d'aller " l'apprendre"; puis hésite un instant, en vrai comédien ( c'est le vers 39 ); enfin décoche son trait, qui réalise les deux côtés de l'équivoque ensemble, en envoyant l'evèque parmi les hérétiques de "Flandre", qu'il ne peut gagner qu'en passant par la Picardie. Il y a vait sans doute des jeux sur "Douai", "l'Isle" et " Flandre" que ne nous ne comprenons pas, qui scellaient le tout.
    Ce tour d'esprit, qui consiste à dramatiser la lettre d'une locution proverbiale, est typique de l'humour de Villon. (... )

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