mardi 11 juin 2013

trobar clus/trobar ric/trobar leu

Raimbaut d'Orange et Giraut de Borneil  (v. 1140-1199), Tenson. [ R.d'Orange nommé ici Lignaura par Giraut  ]

Ara·m platz, Giraut de Borneill,
Que sapcha per c'anatz blasman
Trobar clus, ni per cal semblan.
Aiso·m digaz,
Si tan prezatz
So que es a toz comunal;
Car adonc tut seran egual.

Seign'en Lignaura, no·m coreill
Si qecs s'i trob'a son talan.
Mas eu son jujaire d'aitan
Qu'es mais amatz
E plus prezatz
Qui·l fa levet e venarsal;
E vos no m'o tornetz a mal.

Giraut, non voill qu'en tal trepeil
Torn mos trobars; que ja ogan
Lo lauzo·l bon e·l pauc e·l gran.
Ja per los faz
Non er lauzatz,
Car non conoisson (ni lor cal)
So que plus car es ni mais val.

Lingnaura, si per aiso veil
Ni mon sojorn torn en affan
Sembla que·m dopte del mazan.
A que trobatz
Si non vos platz
C'ades o sapchon tal e cal?
Que chanz non port'altre cabtal.

Giraut, sol que·l miels appareil
E·l dig'ades e·l trag'enan,
Mi non cal sitot non s'espan.
C'anc granz viutaz
Non fon denhtatz:
Per so prez'om mais aur que sal,
E de tot chant es atretal.

Lingnaura, fort de bon conseill,
Etz fis amans contrarian,
E per o si n'ai mais d'affan.
Mos sos levatz,
C'us enraumatz
Lo·m deissazec e·l diga mal,
Que no·l deing ad home sesal.

Giraut, per cel ni per soleil
Ni per la clardat que resplan,
Non sai de que·ns anam parlan,
Ni don fui natz,
Si soi torbatz
Tan pes d'un fin joi natural.
Can d'als cossir, no m·es coral.

Lingnaura, si·m gira·l vermeil
De l'escut cella cui reblan,
Qu'eu voill dir "a Deu mi coman".
Cals fols pensatz
Outracuidatz!
M'a mes doptanza deslial!
No·m soven com me fes comtal?

Giraut, greu m'es, per San Marsal,
Car vos n'anatz de sai nadal.

Lingnaura, que ves cort rial
M'en vauc ades ric e cabal.


« Il me plaît aujourd'hui de savoir Guiraut de Borneil,
Pourquoi vous blâmez
La poésie « fermée » et selon quelle apparence.
Et dites-moi
Si vous estimez
Tout ce qui est commun à tous,
Car alors tous les poètes seront égaux. »

« Messire Linhaure, je ne me plains pas
De voir chacun versifier selon son goût;
Mais je veux me juger moi-même selon ce principe:
Que chant est plus aimé
Et plus estimé,
Quand on le fait facile et simple.
Ne m'en veuillez pas de cette déclaration. »

« Guiraut, je ne souhaite pas que ma poésie
Retourne en telle cohue où l'on aime autant
Le mauvais que le bon et le petit que le grand.
Jamais les sots
Ne la loueront,
Car ils ne connaissent pas, et peu leur importe,
Ce qui est plus précieux et vaut davantage ».

« Linhaure, si pour cette poésie (difficile)
Je veille et change mon divertissement en fatigue,
Il semble bien que pour elle j'aie peur du bruit de la critique.
Pourquoi faites-vous des vers
S'il ne vous plaît point
Que tel ou tel les sache tout de suite?
La poésie ne rapporte pas d'autre profit! »

« Guiraut, pourvu que je rassemble les meilleures pensées,
Que je les exprime aussitôt et les mette en relief,
Peu m'importe si mon œuvre se répand moins,
Car un mets recherché
Ne fut jamais un plat vulgaire.
Voilà pourquoi on estime plus l'or que le sel,
Et il en va de même de la poésie. »

« Lihnaure, il est de fort bon conseil,
Le parfait amoureux qui discute,
Et pourtant en ceci m'inquiète davantage
Ma mélodie légère:
C'est que me la détraque
Et la dise mal un chanteur enroué,
A qui on n'en devra point de récompense. »

« Guiraut, ni par le ciel, ni par le soleil,
Ni par le jour qui resplendit,
Je ne sais de quoi nous parlons
Ni où je suis né,
Tant mon trouble est grand
Et tellement je suis saisi d'une joie parfaite et naturelle!
Lorsque je pense à autre chose, cela ne me tient pas au cœur. »

« Linhaure, celle que je courtise tourne vers moi (pour me repousser)
Le côté rouge de son écu,
Je suis prêt à dire: « Je me recommande à Dieu! »
Quelle sotte pensée
Outrecuidante
A fait naître en moi une crainte déloyale!
Ne me souvient-il point comme elle fit de moi l'égal d'un comte?

« Guiraut, je regrette, par Saint Martial,
Que vous partiez avant Noël. »

« Linhaure, c'est que je m'en vais sur-le-champ,
A une cour royale, riche et puissante. »




Traduction Jean Audiau et René Lavaud.



Now, I'd like to know, Giraut de Borneil,
why you go criticizing
Trobar Clus, and why it's important.
So tell me, please,
why it means so much to you
that everything be common to all,
for then all would be equal.

Lord Lignaura, I don't object
to each man composing as he desires
but it is my opinion
that [the song] is more to be cherished
and more praiseworthy
when it's light and popular
– and don't misinterpret me here.

I don't want my songs
turning into some kind of fracas;
may the good, the small and the great
never again praise them.
They'll never find favour with fools
for they don't recognize (nor do they care),
what is most precious and worthy.

Lignaura, if that were to keep me awake at nights,
or my pleasant days to turn to misery,
it would look as though I were afraid of being in the public eye
so why compose,
if you don't want everyone to understand
straightaway?
For that is all a song is worth.


Giraut, my habit is to create the best,
to compose and speak it straightaway,
it doesn't matter to me if it doesn't go far
for nothing base
was ever prized:
for that reason gold is worth more than salt.
The same applies to songs.


Lignaura, you give such good advice
but you really are a lover of argument,
and that's why I'm more perplexed than ever.
I'd rather any old gravelly-voiced singer
Sing my noble song badly,
for I don't deem it worthy
of anyone of greater standing.

Giraut, by heaven, and by the Sun
and by the clear light that shines across the sky,
I don't know what we're talking about
nor do I know where I come from
I'm in such a giddy state,
for I think so much about that natural, noble joy
that I can't think about anything else.

Lignaura, the lady I serve turns
the crimson side
of the shield towards me,
so I think, "May God help me".
This foolish, rash thought!
Has made me think disloyally.
Surely I remember how she made me a comtal?

Giraut, by Saint Martial, I'm sorry
that you're leaving here at Christmas.
Lignaura, I'm off to a royal court
that's rich and noble.